Bien le bonjour,
Si vous buvez de lâeau, vous ĂȘtes au bon endroit. Surtout si vous voulez en savoir plus sur ce quâil y a dans votre verre. Une substance transparente, insaisissable, essentielle Ă la vie, mais aussi une ressource (sur)exploitĂ©e et objet de toutes les convoitises Ă lâheure du changement climatique. Subissant de plein fouet les consĂ©quences de lâaugmentation des tempĂ©ratures, les mers et ocĂ©ans ne sont pas en reste. DâoĂč lâimportance de sâintĂ©resser aux enjeux sociaux, Ă©cologiques et Ă©conomiques de lâeau, quâelle soit douce ou salĂ©e, glacĂ©e, liquide ou gazeuse. Câest ce que je vous proposerai chaque mois dans cette newsletter.
JâespĂšre que lâactualitĂ© hydrique vous passionnera autant que moi !
Juliette Vienot, journaliste
â Le plongeon ââââ
Aujourdâhui on ne plonge pas, on sâĂ©crase. La sĂ©cheresse que nous connaissons est inĂ©dite, et les pluies Ă©parses des derniĂšres semaines nây changent pas grand chose. Les images n'ont pas manquĂ© pour nous rappeler que, du 21 janvier au 20 fĂ©vrier, la pluie nâa pas arrosĂ© la France : ruisseaux assĂ©chĂ©s, lacs rĂ©duits Ă peau de chagrin, villages ravitaillĂ©s par camion-citerne...
Aussi impressionnants soient-ils, ces exemples ne sont que la partie Ă©mergĂ©e de lâiceberg. Câest sous nos pieds quâil faut regarder pour comprendre lâĂ©tendue du problĂšme. Le BRGM, lâinstitut qui sâoccupe des sols et sous-sols en France, notait au 1er mars que 80% nappes phrĂ©atiques Ă©taient Ă des « niveaux modĂ©rĂ©ment bas Ă trĂšs bas ». Et il va falloir sâen contenter. Pour Charles Perrin, hydrologue Ă lâInstitut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), « il est peu probable quâon arrive Ă combler ce dĂ©ficit » dâici lâĂ©tĂ©. « Lâavantage de lâhiver normalement, câest que la vĂ©gĂ©tation est en dormance, donc les pluies qui tombent sur le sol sâinfiltrent jusque dans les nappes », complĂšte Laurie Caillouet, hydrologue et fondatrice de lâassociation EauâDyssĂ©e. Quand le printemps arrive, lâeau est « surtout attribuĂ©e aux sols superficiels et Ă la vĂ©gĂ©tation ».
Comme chanter faux ne suffira pas Ă faire revenir la pluie, plusieurs communes des dĂ©partements de lâAin, de lâAude, des Bouches-du-RhĂŽne, des PyrĂ©nĂ©es-Orientales et du Var sont placĂ©es en alerte sĂ©cheresse renforcĂ©e. Le lavage des voitures et lâarrosage des pelouses y est interdit, et lâirrigation des cultures ne peut se faire que la nuit. Lundi 27 fĂ©vrier, Christophe BĂ©chu lui-mĂȘme sâest dit « alarmĂ© » par le dĂ©ficit dâeau dans les sols. Le ministre de la Transition Ă©cologique a appelĂ© les prĂ©fets à « ne pas avoir la main qui tremble pour prendre des arrĂȘtĂ©s ».
Ces restrictions sont nĂ©cessaires, mais restent « un moyen de court terme, qui ne permet pas de gĂ©rer le problĂšme de lâeau de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, analyse Laurie Caillouet. Depuis une dizaine dâannĂ©e, on subit tous les un Ă trois ans des sĂ©cheresses qui dâhabitude arrivaient tous les cinq Ă dix ans ». Avec le changement climatique qui rend lâapprovisionnement en eau douce de plus en plus hasardeux, un tel scĂ©nario devient de plus en plus probable. Des arbitrages sont nĂ©cessaires pour utiliser cette ressource devenue rare. Lâeau douce doit-elle irriguer les cultures, ou les golfs ? Arroser des hectares de maĂŻs destinĂ© au bĂ©tail, ou des plantations dĂ©diĂ©es Ă lâalimentation humaine ? Remplir des piscines, ou des mares ? Ătre mise en bouteille et exportĂ©e, ou consommĂ©e localement, au robinet ?
Christophe BĂ©chu devrait prĂ©senter cette semaine une cinquantaine de mesures pour amĂ©liorer la gestion de lâeau en France, dans la lignĂ©e des annonces faites par Emmanuel Macron lors de sa visite au Salon de lâAgriculture, le 25 fĂ©vrier. « On doit mieux utiliser nos eaux, avoir moins de fuites. Câest la fin de lâabondance, il faut quâon aille vers des comportements de sobriĂ©tĂ© », a justifiĂ© le chef de lâĂtat. Ce plan eau pourrait mobiliser deux types de leviers. « Soit on agit sur lâoffre, en faisant en sorte que plus dâeau soit disponible dans des stocks (sols, sous-sol, lacs artificiels, retenuesâŠ), soit on agit sur la demande, en rĂ©duisant notre consommation », rĂ©sume Charles Perrin.
Si les solutions sont nombreuses, aucune nâest parfaite. « Il y a un principe de rĂ©alitĂ© Ă prendre en compte, souligne lâhydrologue Ă lâINRAE. Pour rĂ©duire la consommation de lâagriculture, on pourrait sĂ©lectionner des variĂ©tĂ©s moins gourmandes en eau. Mais ça ne se fait pas du jour au lendemain, les filiĂšres sont organisĂ©es. » DâoĂč lâintĂ©rĂȘt, selon Laurie Caillouet, de « prendre les mesures au bon moment, car plus on avance dans le temps, plus ça coĂ»te cher en adaptation ».
ââ Lâeau douce âââ
â ïž Ils servent Ă fabriquer des poĂȘles antiadhĂ©sives, des textiles impermĂ©ables, des canapĂ©s antitache, des joints pour les fusĂ©es⊠et sont si rĂ©sistants quâils polluent irrĂ©mĂ©diablement les milieux. Dans une enquĂȘte publiĂ©e le 23 fĂ©vrier, 17 mĂ©dias europĂ©ens, dont Le Monde, se sont intĂ©ressĂ©s Ă la prĂ©sence de per- et polyfluoroalkylĂ©s (PFAS), ces polluants dits « Ă©ternels ». Le rĂ©sultat est sans appel : plus de 17 000 sites seraient contaminĂ©s en Europe, dont plus de 2 100 Ă des niveaux que les experts estiment dangereux pour la santĂ©. RejetĂ©s surtout par les usines qui les produisent ou les utilisent, les PFAS sâinfiltrent dans les sols, polluent les riviĂšres et nappes phrĂ©atiques, et se retrouvent dans lâeau du robinet. Leurs consĂ©quences sur la santĂ© humaines sont multiples. « Ils provoquent une augmentation du taux de cholestĂ©rol, peuvent entraĂźner des cancers, causer des effets sur la fertilitĂ© et le dĂ©veloppement du fĆtus, indique lâAgence nationale de sĂ©curitĂ© sanitaire de lâalimentation (ANSES) sur son site. Ils sont Ă©galement suspectĂ©s dâinterfĂ©rer avec le systĂšme endocrinien (thyroĂŻde) et immunitaire. »
đ° La JournĂ©e mondiale de lâeau, mercredi 22 mars, marque le dĂ©but dâun sommet des Nations Unies consacrĂ© Ă lâeau douce. Une douzaine de chef.fes dâĂtat et une centaine de ministres venu.es de 193 pays discutent de lâaccĂšs Ă cette ressource essentielle. Si aucun accord contraignant ne devrait voir le jour, la rencontre pourrait permettre de repenser la gouvernance mondiale de lâeau.
âââ Lâeau salĂ©e ââ
đ Enfin un traitĂ© pour la haute mer ! AprĂšs vingt ans de discussions et deux semaines dâĂąpres nĂ©gociations, les pays membres de lâONU se sont accordĂ©s le 4 mars pour protĂ©ger ces zones situĂ©es Ă plus de 370 km des cĂŽtes, et qui nâappartiennent Ă personne. On ne connaĂźt pas encore la teneur exacte du texte, mais deux mesures sont particuliĂšrement saluĂ©es. Lâaccord permettra dâune part de crĂ©er des aires marines hautement protĂ©gĂ©es dans tous les ocĂ©ans du monde. Le but ? PrĂ©server 30% des ocĂ©ans dâici 2030, comme sây sont engagĂ©s les Ătats lors de la COP15 biodiversitĂ© qui sâest tenue en dĂ©cembre Ă MontrĂ©al. Dâautre part, les bĂ©nĂ©fices issus de lâexploitation de ressources gĂ©nĂ©tiques collectĂ©es en haute mer devront ĂȘtre partagĂ©s. Nâayant pas les moyens de financer les expĂ©ditions nĂ©cessaires pour exploiter ces richesses, les pays en dĂ©veloppement se sont battus pour faire accepter cette clause.
đŹ Un peu de rĂ©pit pour les dauphins. Lundi 20 mars, le Conseil dâĂtat a ordonnĂ© au gouvernement de fermer des zones de pĂȘche du Golfe de Gascogne Ă certaines pĂ©riodes de lâannĂ©e. Le but ? Limiter le nombre de dĂ©cĂšs de petits cĂ©tacĂ©s causĂ©s par des captures accidentelles, qui « dĂ©passe chaque annĂ©e la limite maximale permettant dâassurer un Ă©tat de conservation favorable en Atlantique Nord-Est », indique la plus haute juridiction administrative française dans son communiquĂ©.
âââ Un dernier plouf ? â
Dark Waters, de Todd Haynes (2020)
Ce thriller sâinspire de lâhistoire de Robert Bilott. qui a consacrĂ© sa vie Ă combattre les PFOA, des polluants « Ă©ternels » permettant de fabriquer du Teflon (voir Lâeau douce). En 1998, lâavocat dâaffaires est en pleine ascension professionnelle quand un paysan de Parkersburg (Etats-Unis), sa ville dâenfance, dĂ©barque dans son cabinet. Il accuse lâusine DuPont, premier employeur de la rĂ©gion, dâavoir polluĂ© ses terres et tuĂ© ses vaches. Pourtant habituĂ© Ă travailler pour les gĂ©ants de la chimie, Robert Bilott met ses ambitions de cĂŽtĂ© et dĂ©cide de le dĂ©fendre.
Câest le dĂ©but dâun combat de David contre Goliath. Dâun cĂŽtĂ©, un avocat tenace qui peine Ă faire reconnaĂźtre la dangerositĂ© des PFOA. Ces polluants de la famille des PFAS nâĂ©taient mĂȘme pas connus de lâAgence amĂ©ricaine de protection de lâenvironnement Ă lâĂ©poque. Face Ă lui, une entreprise ultra-puissante qui cache depuis plus de 40 ans que les produits quâelle utilise provoquent des malformations et des cancers.
En nous montrant les coulisses du scandale des PFOA, Dark Waters nous aide Ă en comprendre la gravitĂ©. Comme ils ne se dĂ©gradent ni dans lâorganisme, ni dans les milieux naturels, les polluants « Ă©ternels » sont vouĂ©s Ă sây accumuler indĂ©finiment. Campant un Robert Bilott dĂ©terminĂ© mais pas inĂ©branlable, Mark Ruffalo semble habitĂ© par la cause que dĂ©fend son personnage.
MĂȘme si vous nâĂȘtes pas passionnĂ©.e par ces molĂ©cules aux noms imprononçables, le film vaut le dĂ©tour ! Petit bĂ©mol cependant, il nâest pas disponible sur les plateformes de streaming en ce moment.
JâespĂšre que ce premier numĂ©ro dâH2EAU vous a plu ! Si vous avez des commentaires ou suggestions Ă transmettre, vous pouvez rĂ©pondre Ă ce mail. đ
