Kessel

💧Chanter ne suffit plus à faire tomber la pluie

La newsletter qui se mouille s'intéresse ce mois-ci à la sécheresse, aux polluants « éternels », et à la haute mer. Bonne lecture !

H2EAU
6 min ⋅ 22/03/2023

Bien le bonjour,

Si vous buvez de l’eau, vous ĂȘtes au bon endroit. Surtout si vous voulez en savoir plus sur ce qu’il y a dans votre verre. Une substance transparente, insaisissable, essentielle Ă  la vie, mais aussi une ressource (sur)exploitĂ©e et objet de toutes les convoitises Ă  l’heure du changement climatique. Subissant de plein fouet les consĂ©quences de l’augmentation des tempĂ©ratures, les mers et ocĂ©ans ne sont pas en reste. D’oĂč l’importance de s’intĂ©resser aux enjeux sociaux, Ă©cologiques et Ă©conomiques de l’eau, qu’elle soit douce ou salĂ©e, glacĂ©e, liquide ou gazeuse. C’est ce que je vous proposerai chaque mois dans cette newsletter.

J’espĂšre que l’actualitĂ© hydrique vous passionnera autant que moi !

Juliette Vienot, journaliste

— Le plongeon ————

Aujourd’hui on ne plonge pas, on s’écrase. La sĂ©cheresse que nous connaissons est inĂ©dite, et les pluies Ă©parses des derniĂšres semaines n’y changent pas grand chose. Les images n'ont pas manquĂ© pour nous rappeler que, du 21 janvier au 20 fĂ©vrier, la pluie n’a pas arrosĂ© la France : ruisseaux assĂ©chĂ©s, lacs rĂ©duits Ă  peau de chagrin, villages ravitaillĂ©s par camion-citerne...

Aussi impressionnants soient-ils, ces exemples ne sont que la partie Ă©mergĂ©e de l’iceberg. C’est sous nos pieds qu’il faut regarder pour comprendre l’étendue du problĂšme. Le BRGM, l’institut qui s’occupe des sols et sous-sols en France, notait au 1er mars que 80% nappes phrĂ©atiques Ă©taient Ă  des « niveaux modĂ©rĂ©ment bas Ă  trĂšs bas ». Et il va falloir s’en contenter. Pour Charles Perrin, hydrologue Ă  l’Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), « il est peu probable qu’on arrive Ă  combler ce dĂ©ficit » d’ici l’étĂ©. « L’avantage de l’hiver normalement, c’est que la vĂ©gĂ©tation est en dormance, donc les pluies qui tombent sur le sol s’infiltrent jusque dans les nappes », complĂšte Laurie Caillouet, hydrologue et fondatrice de l’association Eau’DyssĂ©e. Quand le printemps arrive, l’eau est « surtout attribuĂ©e aux sols superficiels et Ă  la vĂ©gĂ©tation ».

Comme chanter faux ne suffira pas Ă  faire revenir la pluie, plusieurs communes des dĂ©partements de l’Ain, de l’Aude, des Bouches-du-RhĂŽne, des PyrĂ©nĂ©es-Orientales et du Var sont placĂ©es en alerte sĂ©cheresse renforcĂ©e. Le lavage des voitures et l’arrosage des pelouses y est interdit, et l’irrigation des cultures ne peut se faire que la nuit. Lundi 27 fĂ©vrier, Christophe BĂ©chu lui-mĂȘme s’est dit « alarmĂ© Â» par le dĂ©ficit d’eau dans les sols. Le ministre de la Transition Ă©cologique a appelĂ© les prĂ©fets Ă  « ne pas avoir la main qui tremble pour prendre des arrĂȘtĂ©s Â».

Ces restrictions sont nĂ©cessaires, mais restent « un moyen de court terme, qui ne permet pas de gĂ©rer le problĂšme de l’eau de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, analyse Laurie Caillouet. Depuis une dizaine d’annĂ©e, on subit tous les un Ă  trois ans des sĂ©cheresses qui d’habitude arrivaient tous les cinq Ă  dix ans ». Avec le changement climatique qui rend l’approvisionnement en eau douce de plus en plus hasardeux, un tel scĂ©nario devient de plus en plus probable. Des arbitrages sont nĂ©cessaires pour utiliser cette ressource devenue rare. L’eau douce doit-elle irriguer les cultures, ou les golfs ? Arroser des hectares de maĂŻs destinĂ© au bĂ©tail, ou des plantations dĂ©diĂ©es Ă  l’alimentation humaine ? Remplir des piscines, ou des mares ? Être mise en bouteille et exportĂ©e, ou consommĂ©e localement, au robinet ?

Christophe BĂ©chu devrait prĂ©senter cette semaine une cinquantaine de mesures pour amĂ©liorer la gestion de l’eau en France, dans la lignĂ©e des annonces faites par Emmanuel Macron lors de sa visite au Salon de l’Agriculture, le 25 fĂ©vrier. « On doit mieux utiliser nos eaux, avoir moins de fuites. C’est la fin de l’abondance, il faut qu’on aille vers des comportements de sobriĂ©tĂ© », a justifiĂ© le chef de l’État. Ce plan eau pourrait mobiliser deux types de leviers. « Soit on agit sur l’offre, en faisant en sorte que plus d’eau soit disponible dans des stocks (sols, sous-sol, lacs artificiels, retenues
), soit on agit sur la demande, en rĂ©duisant notre consommation », rĂ©sume Charles Perrin.

Si les solutions sont nombreuses, aucune n’est parfaite. « Il y a un principe de rĂ©alitĂ© Ă  prendre en compte, souligne l’hydrologue Ă  l’INRAE. Pour rĂ©duire la consommation de l’agriculture, on pourrait sĂ©lectionner des variĂ©tĂ©s moins gourmandes en eau. Mais ça ne se fait pas du jour au lendemain, les filiĂšres sont organisĂ©es. » D’oĂč l’intĂ©rĂȘt, selon Laurie Caillouet, de « prendre les mesures au bon moment, car plus on avance dans le temps, plus ça coĂ»te cher en adaptation ».

—— L’eau douce ———

⚠ Ils servent Ă  fabriquer des poĂȘles antiadhĂ©sives, des textiles impermĂ©ables, des canapĂ©s antitache, des joints pour les fusĂ©es
 et sont si rĂ©sistants qu’ils polluent irrĂ©mĂ©diablement les milieux. Dans une enquĂȘte publiĂ©e le 23 fĂ©vrier, 17 mĂ©dias europĂ©ens, dont Le Monde, se sont intĂ©ressĂ©s Ă  la prĂ©sence de per- et polyfluoroalkylĂ©s (PFAS), ces polluants dits « Ă©ternels Â». Le rĂ©sultat est sans appel : plus de 17 000 sites seraient contaminĂ©s en Europe, dont plus de 2 100 Ă  des niveaux que les experts estiment dangereux pour la santĂ©. RejetĂ©s surtout par les usines qui les produisent ou les utilisent, les PFAS s’infiltrent dans les sols, polluent les riviĂšres et nappes phrĂ©atiques, et se retrouvent dans l’eau du robinet. Leurs consĂ©quences sur la santĂ© humaines sont multiples. « Ils provoquent une augmentation du taux de cholestĂ©rol, peuvent entraĂźner des cancers, causer des effets sur la fertilitĂ© et le dĂ©veloppement du fƓtus, indique l’Agence nationale de sĂ©curitĂ© sanitaire de l’alimentation (ANSES) sur son site. Ils sont Ă©galement suspectĂ©s d’interfĂ©rer avec le systĂšme endocrinien (thyroĂŻde) et immunitaire. Â»

🚰 La JournĂ©e mondiale de l’eau, mercredi 22 mars, marque le dĂ©but d’un sommet des Nations Unies consacrĂ© Ă  l’eau douce. Une douzaine de chef.fes d’État et une centaine de ministres venu.es de 193 pays discutent de l’accĂšs Ă  cette ressource essentielle. Si aucun accord contraignant ne devrait voir le jour, la rencontre pourrait permettre de repenser la gouvernance mondiale de l’eau.

——— L’eau salĂ©e ——

🌊 Enfin un traitĂ© pour la haute mer ! AprĂšs vingt ans de discussions et deux semaines d’ñpres nĂ©gociations, les pays membres de l’ONU se sont accordĂ©s le 4 mars pour protĂ©ger ces zones situĂ©es Ă  plus de 370 km des cĂŽtes, et qui n’appartiennent Ă  personne. On ne connaĂźt pas encore la teneur exacte du texte, mais deux mesures sont particuliĂšrement saluĂ©es. L’accord permettra d’une part de crĂ©er des aires marines hautement protĂ©gĂ©es dans tous les ocĂ©ans du monde. Le but ? PrĂ©server 30% des ocĂ©ans d’ici 2030, comme s’y sont engagĂ©s les États lors de la COP15 biodiversitĂ© qui s’est tenue en dĂ©cembre Ă  MontrĂ©al. D’autre part, les bĂ©nĂ©fices issus de l’exploitation de ressources gĂ©nĂ©tiques collectĂ©es en haute mer devront ĂȘtre partagĂ©s. N’ayant pas les moyens de financer les expĂ©ditions nĂ©cessaires pour exploiter ces richesses, les pays en dĂ©veloppement se sont battus pour faire accepter cette clause.

🐬 Un peu de rĂ©pit pour les dauphins. Lundi 20 mars, le Conseil d’État a ordonnĂ© au gouvernement de fermer des zones de pĂȘche du Golfe de Gascogne Ă  certaines pĂ©riodes de l’annĂ©e. Le but ? Limiter le nombre de dĂ©cĂšs de petits cĂ©tacĂ©s causĂ©s par des captures accidentelles, qui « dĂ©passe chaque annĂ©e la limite maximale permettant d’assurer un Ă©tat de conservation favorable en Atlantique Nord-Est », indique la plus haute juridiction administrative française dans son communiquĂ©.

——— Un dernier plouf ? —

Dark Waters, de Todd Haynes (2020)

Ce thriller s’inspire de l’histoire de Robert Bilott. qui a consacrĂ© sa vie Ă  combattre les PFOA, des polluants « Ă©ternels » permettant de fabriquer du Teflon (voir L’eau douce). En 1998, l’avocat d’affaires est en pleine ascension professionnelle quand un paysan de Parkersburg (Etats-Unis), sa ville d’enfance, dĂ©barque dans son cabinet. Il accuse l’usine DuPont, premier employeur de la rĂ©gion, d’avoir polluĂ© ses terres et tuĂ© ses vaches. Pourtant habituĂ© Ă  travailler pour les gĂ©ants de la chimie, Robert Bilott met ses ambitions de cĂŽtĂ© et dĂ©cide de le dĂ©fendre.

C’est le dĂ©but d’un combat de David contre Goliath. D’un cĂŽtĂ©, un avocat tenace qui peine Ă  faire reconnaĂźtre la dangerositĂ© des PFOA. Ces polluants de la famille des PFAS n’étaient mĂȘme pas connus de l’Agence amĂ©ricaine de protection de l’environnement Ă  l’époque. Face Ă  lui, une entreprise ultra-puissante qui cache depuis plus de 40 ans que les produits qu’elle utilise provoquent des malformations et des cancers.

En nous montrant les coulisses du scandale des PFOA, Dark Waters nous aide Ă  en comprendre la gravitĂ©. Comme ils ne se dĂ©gradent ni dans l’organisme, ni dans les milieux naturels, les polluants « Ă©ternels » sont vouĂ©s Ă  s’y accumuler indĂ©finiment. Campant un Robert Bilott dĂ©terminĂ© mais pas inĂ©branlable, Mark Ruffalo semble habitĂ© par la cause que dĂ©fend son personnage.

MĂȘme si vous n’ĂȘtes pas passionnĂ©.e par ces molĂ©cules aux noms imprononçables, le film vaut le dĂ©tour ! Petit bĂ©mol cependant, il n’est pas disponible sur les plateformes de streaming en ce moment.


J’espĂšre que ce premier numĂ©ro d’H2EAU vous a plu ! Si vous avez des commentaires ou suggestions Ă  transmettre, vous pouvez rĂ©pondre Ă  ce mail. 💌

H2EAU

Par Juliette Vienot

Je m'appelle Juliette Vienot, je suis journaliste & passionnée par les enjeux environnementaux.